Le spectacle commence avec l’ange de Wenders dans les Ailes du désir. Ce film nous montrait un conte : un ange se transforme en être humain. La compagnie espagnole Senza tempo propose le conte réciproque : chaque être humain peut devenir un ange.
laisser faire par les œuvres d’art, reconnaître la puissance des mythes d’aujourd’hui, nés au cinéma, se battre, boire, se baigner dans le fleuve répétitif de l’ivresse, se laisser envahir par la transe orgiaque de la danse. Organiser enfin cette histoire chorégraphique, musicale, dont on rêve qu’elle ne s’interrompe jamais.
Un art des enchaînements, très fluides, presque imperceptibles, et une science subtile du rythme, qui noue des micro-déceptions et des surprises décalées quoique inscrites pourtant dans les possibilités éveillées sur les marges. Inès Boza a fabriqué un spectacle qui rend heureux, qui réveille l’enfant au fond de tout adulte, mais un enfant déniaisé, un enfant conscient de la dimension divine, tellurique, stellaire du corps. Un spectacle qui donne la part belle aux femmes. Les deux hommes, face à trois superbes femmes, sont sur scène mais ils n’en occupent pas le centre : sans être ridicules, leur fragilité et leur agitation un peu stérile, désordonnée, suggèrent non, pas tant une prise de pouvoir féminin que l’affirmation paisible et assumé d’un regard féminin sur les hommes et sur les corps.
L’espace du spectacle est d’emblée diffracté entre le plateau, très ouvert, des portions cloisonnées mais dotées de fenêtres (une caravane qui convertit le reste du plateau en une campagne), l’espace vidéographique lui-même double (une projection sur la caravane et un moniteur où passe un film de Jean-Luc Godard). Le temps s’étire dans une lenteur indéfinie, très proche du rythme presque intemporel de la vie humaine quand elle ne subit pas le joug castrateur du découpage laborieux. Ces formes d’espace-temps s’entrelacent et suscitent une extase ralentie, une symphonie immobile, aimable. Les corps, magnifiques, les visages, beaux et touchants, la chair de la vie à sucer.
« Toucher les ombres, chercher la lumière », tel est le projet du metteur en scène, Inès Boza. Un spectacle fascinant, léger, lancinant, hypnotique, orgiaque mais sobrement décadent. Où l’on apprend que l’érotisme n’est pas qu’une affaire de corps mais aussi d’attentes, de déroutes, d’égarements organisés, de chemins impromptus. Où s’incarne comme une essence du féminin.

Jean-Jacques Delfour (LeMonde.fr, 17 de diciembre 2009)
Available: http://jjdelfour.blog.lemonde.fr/2009/12/17/a-cosas-que-nunca-te-conte-de-«-senza-tempo-»-le-feminin-souverain/
[30 Dec 2009].